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Quand les mémoires des ordinateurs révèlent les secrets du drame de Fortis.

Où l’on apprend comment le top de Fortis a eu très peur en 2008, bien avant tout le monde, mais a gardé ces informations secrètes. Et quelques coups de gueule et scories électorales.

Était-il encore possible d’apprendre quelque chose nouveau dans l’affaire Fortis? Eh bien oui, et pas qu’un peu…
Trois experts néerlandais viennent de publier, à la demande d’un tribunal d’Amsterdam, un volumineux rapport (près de 600 pages!) destiné à faire la lumière sur le déroulement des événements qui ont conduit à la déconfiture du groupe belgo-néerlandais. Un travail de Bénédictin: pour rédiger ce rapport, les experts ont épluché 334.015 pages; ils ont interrogé 42 personnes (les responsables de Fortis, mais aussi Yves Leterme, Didier Reynders, Jean-Paul Servais ou le patron de Ping An); ils ont eu accès à un million de mails pour finalement en sélectionner 40.000. Au total, cette enquête aura coûté (à Fortis) la bagatelle de 2,35 millions d’euros (hors TVA).
Et ce rapport n’est pas seulement volumineux, il est aussi très instructif sur la genèse du drame, et sur le fait que les différents acteurs avaient pleinement conscience du danger. Notamment lorsque, les 18 et 19 juin 2008, alors que l’étau se resserre autour du groupe, le conseil d’administration décide d’une série de mesures parmi lesquelles une augmentation de capital et la suppression du dividende intérimaire. Il attendra une semaine avant de rendre ces décisions publiques, ce que critiquent les experts. La veille de la publication du fameux communiqué du 26 juin, Maurice Lippens envoie un mail à Jean-Paul Votron, CEO de Fortis: "Toi et tes équipes (et sans doute moi aussi…) allons devoir faire face à des problèmes ENORMES et EXISTENTIELS (en capitales, NDLR) pour l’avenir de Fortis dans les heures qui viennent. (..) Bonne chance […], sache que je te soutiens totalement et quoi qu’il ait été décidé, mais sache aussi que j’ai rarement eu aussi peur pour l’avenir de Fortis."
Quelques jours après la débâcle boursière causée par la fameuse annonce, le 30 juin 2008, Maurice Lippens envoie à 20 heures 26 un e-mail à Jean-Paul Votron, Herman Verwilst, Gilbert Mittler et Filip Dierckx, concernant la demande de VEB (un groupement d’investisseurs néerlandais) d’organiser une assemblée générale extraordinaire.
"Nous devrions être sûrs d’avoir aussi, RAPIDEMENT, un support légal externe extrêmement solide pour notre défense devant les tribunaux aux Pays-Bas et en Belgique. Nous sommes en train d’entrer dans de gros problèmes et dans un domaine de poursuites judiciaires. J’espère juste que ce que j’ai dit, qui était basé sur ce que l’on m’a dit, ne se retournera pas contre moi, comme tant d’autres choses aujourd’hui." Le CFO Gilbert Mittler répond dans les 8 minutes, en affirmant que "tout ce que nous publions et toute l’info que tu reçois est correcte et complète". Et il ajoute: "Je me permets de te demander de ne pas envoyer de pareils mails, ils laissent des traces."
Le 19 septembre 2008, après un été d’enfer qui a notamment vu le départ de Votron et Mittler, Maurice Lippens envoie un mail à Herman Verwilst, le nouveau CEO du groupe. Une missive dans laquelle il dit attendre de chaque membre du comité de direction qu’il contribue à des solutions RAPIDES pour la survie de Fortis. "Nous devons vendre des bijoux de famille, vite, pour survivre", écrit-il. Et plus loin: "Nous devons considérer les options d’un plan B ou C, parce qu’après Merrill Lynch et HBOS, les yeux sont tournés vers nous."
Il est alors évident qu’un plan de sauvetage s’impose, entendez l’adossement de Fortis à (pour ne pas dire la reprise par) un groupe étranger. Gilbert Mittler, entretemps devenu conseiller de Fortis, écrit le 19 septembre à Maurice Lippens: "J’ai donné le nom de ‘Harbour’ au projet. Fortis est ‘Ship’ et le partenaire potentiel ‘Water’. Ce n’est pas très original mais cela dit bien ce que ça veut dire." Commentaire de Lippens le 24 septembre: "Si cela venait à se savoir que nous cherchons un ‘Harbour’, ce serait une catastrophe."
Le 26 septembre 2008, soit la veille du week-end du premier sauvetage de Fortis, le groupe publie un communiqué lénifiant dans lequel il insiste sur la solidité financière du groupe et sur sa solvabilité. Maurice Lippens a affirmé aux experts qu’il n’avait pas donné son approbation à ce communiqué et qu’il ne l’avait même pas lu avant sa parution. C’est Herman Verwilst, CEO ad interim, qui a approuvé le texte mais il a affirmé aux enquêteurs qu’il n’était pas au courant des derniers développements car il était malade cette semaine-là…
Pour les experts, Fortis avait, le 26 septembre, le choix entre deux options: ne faire aucun commentaire ou dresser un tableau complet de la situation. Le groupe a finalement pris une troisième voie en publiant, probablement encouragé par la CBFA, un communiqué apaisant qui ne reflétait pas la réalité, notent les experts. Ce qui est "incompréhensible et indéfendable" dans le chef du comité de direction, estiment-ils.
Sur ce: L'Echo 06:00 - 19 juin 2010

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Rapport du collège d'experts Fortis - Gerechtshof Amsterdam.pdf19.6 Mo